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Magnifiquement présenté par Kerry William Purcell, écrivain indépendant, ancien archiviste à la Photographers Gallery, avec le talent des éditions Phaidon, Weegee est un ouvrage indispensable pour comprendre le photographe Weegee.
Weegee est avant tout l’archétype du photographe de presse : toujours le premier sur les lieux (avant même la police souvent), spécialiste de la photo de meurtre, des incendies et des accidents de voitures. Il photographie les innocents comme les coupables, les policiers ou les badauds assistant aux spectacles de la vie quotidienne. Mais il sait également tirer de cette vie quotidienne son essence, dans ce qu’elle a de simple et joyeux comme des amoureux au cinéma, des fêtards, les new-yorkais à la plage, …
Usher Fellig, de son vrai nom, naît le 1er juin 1899 (et meurt le 26 Décembre 1968) en Autriche (aujourd’hui une province appartenant à l’Ukraine). Face à l’antisémitisme croissant, sa famille gagne les USA où un fonctionnaire de l’émigration le rebaptise Arthur Fellig. Quittant l’école très tôt afin de gagner de l’argent pour améliorer le quotidien de la famille, ce n’est qu’un jour où un photographe ambulant le fait poser sur un poney, que son intérêt pour la photo se révèle. Développant cette vocation il se procure son propre matériel et un poney. En 1917, il fuit la lourdeur religieuse de son père, qui deviendra rabbin, se retrouve alors à la rue. Il trouve, grâce à sa petite expérience, un poste d’assistant dans un studio de photos (Ducket and Adler, spécialiste des clichés de produits pour commerciaux). Vers 1924, il est embauché par Acme Newspictures, il y travaille jusqu’en 1935, où il tire et développe des photos pour le Daily News et le New York Herald. « […] j’apprenais la photographie dans cette foutue chambre noire. Plus tard, quand je fus moi-même sur un reportage, j’étais capable de visualiser à l’avance ce que donneraient mes photos dans l’agrandisseur ». A sa demande, sentant qu’il gâche là son talent et ses envies, il est promu photographe. Refusant de porter une cravate, il n’est autorisé qu’à travailler la nuit et, dans un premier temps, il est assigné aux incendies seulement. Puis couvrant tous les faits divers, il se fait remarquer car il est toujours le premier et sait anticiper les événements. Et c’est également pour la qualité journalistique et esthétique de ses photos très percutantes qu’il obtient grâce a une technique qu’il n’abandonnera jamais : le diaphragme à 16, un temps d’exposition de 1/200e, et une distance de 3,5 mètres par rapport au sujet. Mais un jour qu’il joue toute sa paye aux dés, il perd tout et se retrouve sans logement. Il s’installe alors dans les locaux d’Acme, près des téléscripteurs, pour être plus performant. En 1935, après s’être fait renvoyé de chez Acme où l’on découvrit qu’il habitait là, il décide de devenir photographe indépendant. Son adresse professionnelle correspond alors avec celle du commissariat principal de Manhattan. Il devient le premier civil à être équipé d’une radio, dans sa voiture, recevant les transmissions de la police et des pompiers. Voiture qu’il aménage minutieusement avec un laboratoire photo dans le coffre, plusieurs appareils photoraphiques chargés en plaques et grand stock d’ampoules de flash. Il ne croit qu’en l’instantané et à la captation de scène encore chaude ; souvent le sang coule encore quand il arrive sur place. New York devient son terrain de prédilection. A partir de 1938, on peut voir au dos de ses photos : « crédit photo Weegee LeGrand ». Il marque un véritable tournant dans la photo de presse. Jusqu’alors la photo devait illustrer fidèlement et strictement le texte du journaliste. Avec Weegee, le photographe impose les grandes lignes de l’histoire via sa photo (ses photos étant très riches dans leur composition et dans l’information, tellement explicite et complète) et oriente la rédaction de l’auteur. Weegee connaît l’importance de la photo pour les nombreux immigrés illettrés.
Rapidement Weegee « met en scène » ses photos dans un respect fidèle de l’événement (il utilise pleinement le décor comme les divers écriteaux, panneaux ambiants, rajoute un objet, fait poser certains participants,…), dans lesquelles il égratigne le rêve américain. Quitte à être critiqué comme étant un voyeur qui photographie le malheur des autres. Et dont l’humour, une distance avec un monde pauvre et souvent sordide, qu’il ne connaît que trop bien - il y a vécu avant et durant sa carrière, d’ailleurs quand on lui demande, pour ses photos de personnes dormant dans les escaliers extérieurs d’évacuation, comment il savait y trouver des gens dormant là, il répond que, simplement, il a dormi là, lui aussi -, peut passer pour du cynisme. L’exemple de l’immeuble en feu, sous les jets d’eau des pompiers, avec le panneau publicitaire indiquant : « Ajoutez juste de l’eau bouillante », est très explicite. Certes le panneau est là, mais Weegee n’omet pas de l’inclure dans sa représentation de l’incendie.
Il acquiert le droit, maintenant, travaillant à PM Daily, de choisir ses sujets, voire d’écrire les textes qui accompagnent ses photos. Liberté qu’il utilise pour faire la chronique des plaisirs de la vie quotidienne urbaine. Sa notoriété toujours grandissante lui permet en 1941 de monter sa première exposition, intitulée « Murder is my business ». Suivie de deux autres au MoMA, où il animera un atelier. Il publie son premier recueil, assez difficilement, vu la noirceur du monde qu’il choisit de montrer, en 1945 chez Duell, Sloan and Pearce, le remarquable Naked City. Succès immédiat et très large : Stanley Kubrick, qui l’embauchera par la suite sur Docteur Folamour comme conseiller technique, s’en inspire très largement, pour ses deux premiers films, des films noirs. Après avoir photographié plus de 5 000 morts durant les dix dernières années et avec l’appelle des Vogue, Life et autres, il s’élance dans la photo mondaine. Et également dans le cinéma avec sept films, de qualité et longueur variables, il devient conseiller pour quelques films dont l’adaptation de Naked City et apparaît dans plusieurs films.
Pour ses nouvelles photos, il invente un objectif truqué qui déforme les sujets comme De Gaulle, Marilyn Monroe ou encore Picasso, que l’on retrouve dans son troisième livre, Naked Hollywood, où il vit alors. Mais l’intérêt qu’on lui porte décline, peut-être à juste titre. On retient de Weegee, de ses 13 000 épreuves et négatifs sa période new-yorkaise, où il retournera, de 1930 à 1940. L’auteur de ce livre fait voyager le lecteur dans le meilleur de Weegee avec 55 photos pleine page, accompagnées de commentaires sur la page opposée. Commentaires qui permettent d’appréhender pleinement le travail de Weegee, en plus de la biographie très fournie, qui ouvre le livre. Car Kerry William Purcell détaille la technique et/ou l’anecdote de la photo (son contexte en terme d’actualité comme dans la propre vie de Weegee) et/ou une analyse de la photo. En plusieurs photos et quelques lignes de texte on peut comprendre et connaître, du moins pour ses photos de presse, l’œuvre et la personnalité de Weegee. Car aujourd’hui il n’est plus question de son travail mais de son œuvre. Et l’auteur met en perspective le passage de la photo informative et éphémère à la photo en tant qu’œuvre d’art et durable. Weegee disait : « La photographie est pour moi une tranche de vie qui, en tant que telle, doit être vraie ». Alors, certes, comme le précise Kerry William Purcell, du fait de la quotidienneté des sujets qu’il aborde, la portée historique s’est atténuée, mais l’originalité et l’esthétique, toujours aussi fortes, font de Weegee Le Grand, un des maîtres de la photographie.
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